upFrançoise - 8 mars 2007 (Natalie Dessay)


la lecture de francoise

Du feu. Suffit de voir ses yeux. De la passion et une vitalité hors pair. Et puis du punch. Osons ce mot, même s'il froisse les oreilles de ceux qui entrent encore à l'opéra comme dans une cathédrale et tiennent la solennité comme le maître mot du lieu.

De l'humour. Suffit d'entendre son rire et d'observer dans son regard feuillage ces paillettes de malice, d'ironie, de défi qui vous disent que la vie est trop grave pour qu'on ne puisse en rire, l'opéra trop bouleversant pour qu'on ne doive prendre de la distance, et que, pour tutoyer sur scène les étoiles du firmament, on n'en garde pas moins fermement les pieds sur terre. Métro, boulot, enfants... Jamais diva ne fut plus cabotine : "Protéger ma gorge ? Economiser ma voix ? Eh ! Ho ! Faut vivre !"

1965
Naissance à Lyon.

1990
Lauréate du prix Mozart, à Vienne.

1992
Débuts à l'Opéra Bastille en Olympia des "Contes d'Hoffmann".

2002-2004
Opérations des cordes vocales.

2007
Nommée aux Victoires de la musique classique, le 18 février, pour le "DVD de l'année", avec "Le miracle d'une voix", chez Virgin Classics.

Du talent enfin. Bien sûr. Du talent à donner des frissons. Atteindre, même chez les plus rétifs à l'opéra, la corde secrète des émotions, la sphère magique et mystérieuse où tous rendent les armes, vulnérables et prêts à tous les voyages. Suffit de la voir sur scène. Jouer en chantant. Chanter en jouant. Incarner des personnages en proie aux tourments universels. Et les faire vivre intensément, par le jeu, par la voix - soprano très léger - et ce corps svelte, dense, agile, qui peut, au gré des mises en scène, danser, sauter, ramper ou mimer - en chantant - les gestes de l'amour. La vie entre à l'opéra. Et l'opéra dans la vie.

"Elle n'est que superlatifs !, dit la chef d'orchestre Emmanuelle Haïm. Quand elle s'est emparée d'un rôle, les autres interprétations paraissent d'emblée plus fades. Je me demande si la France se rend compte de l'artiste qu'elle a là. Car elle est stupéfiante, vous savez ! Et au moins du niveau de la Callas !" Elle aurait pu être comédienne. Seulement voilà, raconte-t-elle : personne ne s'extasiant devant ses premières prestations au conservatoire d'art dramatique de Bordeaux en criant "C'est la nouvelle Sarah Bernhardt !", elle préfère écouter très tôt les avis de ceux qui lui trouvent un joli grain de voix lorsqu'elle chante un jour dans une pièce de Molière.

Natalie Dessay opte donc pour le chant - conservatoire et professeur particulier, une ancienne choriste devenue par la grâce d'un mariage bouchère-charcutière - et progresse si vite qu'elle accomplit en une année ce que d'autres font en cinq et gagne la médaille d'or. Elle a 20 ans. "J'avais passé mon adolescence à me torturer en me demandant que faire de ma vie. Danseuse ? Prof d'allemand ? Actrice ? Mes parents étaient patients. Et, soudain, j'ai trouvé : le chant ! J'étais apparemment douée, et je m'apercevais que tout était à découvrir, que j'en avais pour la vie ! Génial !"

Un passage au sein des chœurs du théâtre de Toulouse lui indique que c'est soliste qu'elle veut être. Un séjour à l'école de l'Opéra de Paris lui prouve qu'elle piaffe d'être sur scène. Vite, très vite. Son interprétation ultra virtuose de la Reine de la Nuit et ses aigus époustouflants terrassent le jury du concours international Mozart de Vienne. Elle décroche plusieurs rôles dont sa première Olympia des Contes d'Hoffmann d'Offenbach et se voit proposer d'intégrer la troupe de l'Opéra de Vienne. Elle fonce. Occasion de parfaire son allemand et de réaliser que la tradition et les productions convenues l'ennuient au plus haut point, et que, sous peine de disparaître, l'opéra doit innover et se soucier autant des interprétations théâtrales que des performances vocales.

Elle attend tout du metteur en scène et ne craint aucun parti pris audacieux, qu'elle incarne Lucie, Ophélie, Lakmé, Manon ou même Zerbinette... chantée un jour en maillot de bain ! "Les mises en scène poussiéreuses, j'ai donné, c'est affreux. C'est tellement désolant de réduire un chanteur d'opéra à sa voix ! Comme si on réduisait un violoniste à son stradivarius. Autant se contenter alors d'un concert et ne pas s'em... der avec des décors et des costumes !" Elle parle franc. Elle vénère l'opéra. "A condition que ce soit vivant ! A condition de surprendre et d'embarquer les gens dans un voyage émotionnel. Et de tout donner. A 500 %. Ah non, Je ne vole pas mes cachets !"

Elle rit, rejette une mèche rebelle, arrange la petite blouse de soie, un peu sexy, qu'elle s'est achetée à Londres dans le quartier de Covent Garden, où elle vient d'interpréter le rôle-titre de La Fille du régiment, de Donizetti, avant de le jouer à Vienne, puis à New York. Un triomphe. Une file d'attente aux guichets dès 5 heures du matin. Un public anglais en délire. Et une presse en extase. La darling de l'Opéra Royal est "aussi douée comme actrice comique que comme chanteuse de bel canto", s'enthousiasme le Guardian. Avec raison.

Dessay la gouailleuse, repassant en chantant les caleçons du régiment, est à pleurer de rire. Et d'émotion. "Vous savez quoi ?, dit Laurent Pelly, le metteur en scène. J'en oublie même qu'elle chante ! Car, avec elle, la musique est théâtre. Tout fait jeu. La moindre note ! Elle est preneuse de toute proposition et son énergie déteint sur toute la troupe. Comme une rock star."

Un jour, Natalie Dessay a failli perdre la voix. Un pseudo-kyste s'était logé sur une corde vocale, un polype sur l'autre. "Beaucoup de chanteurs, entre 35 et 40 ans, connaissent un passage à vide. Eh bien, ce moment où tout vacille ne m'a pas été épargné. J'étais mal, je doutais, ma voix cristalline ne correspondait pas aux rôles tragiques que je rêvais de jouer, on me réclamait en scène et je culpabilisais de ne pas m'occuper assez de mes deux enfants..." Le corps s'est rebellé. Deux opérations. Un silence obligé. Une rééducation forcée. Beaucoup d'introspection... Et un retour apaisé. Finies les entrées sur scène "comme on va à la guerre". Aujourd'hui c'est d'abord du plaisir. Un sentiment de vulnérabilité qui, curieusement, lui donne plus de force. Et la réconciliation avec une voix phénoménale qui d'ailleurs évolue, s'arrondit, prend de l'ampleur et lui permet, à 41 ans, d'envisager son rêve : La Traviata.

Quand elle s'est mariée avec le chanteur lyrique Laurent Naouri, fils du pédiatre Aldo Naouri, la cantatrice s'est convertie par amour au judaïsme. "Elle a tellement bien préparé son examen que j'avais l'impression qu'elle pouvait devenir rabbin,sourit sa belle-sœur, l'écrivaine Agnès Desarthe. Car Natalie la perfectionniste fait toujours tout à fond. Mais quand elle chante sur scène, il y a quelque chose de si surnaturel dans son naturel qu'elle me fait systématiquement pleurer." Evidemment. C'est un oiseau.


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Updated March 9, 2007

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Dernière mise à jour le 3 mars 2007