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Jean-Hervé Bradol, président de
Médecins sans frontières.
Pourquoi suspendre la collecte des dons*
à MSF pour l'aide d'urgence à destination des victimes du raz-de-marée**
en Asie ?
*un don
: ce qu'on donne (a gift)
**un raz-de-marée: une énorme vague
Nous avons sur place, au Sri Lanka et à
Sumatra, des gens qui connaissent bien ces pays. Ils ont réagi très
vite. Dès le week-end dernier, nous avions déjà collecté 40 millions
d'euros pour tout le mouvement international. Il faut savoir, à titre
de comparaison, que la Chine, par exemple, a promis 60 millions
d'euros. Or*, nous, quand nous
demandons de l'argent pour les victimes du tsunami, nous n'ajoutons
pas une clause en petits caractères pour préciser que les sommes
collectées pourront être réaffectées à une autre cause. Nous
garantissons à nos donateurs que nous utilisons bien l'argent à ce
pour quoi ils l'ont donné. Nous avons un deuxième engagement :
celui de mettre nous-mêmes en œuvre les secours**
avec cet argent. Nous contrôlons sa bonne utilisation. C'est un souci
d'honnêteté.
*or:mais
**mettre en oeuvre: installer, établir
D'autres organisations font valoir qu'elles n'interviennent
pas seulement en urgence, mais qu'elles font aussi de la
reconstruction...
Alors il faut le dire aux gens ! Car si c'est pour reconstruire
des bâtiments administratifs, par exemple, eh bien, moi, je ne trouve
pas ça très logique. Dans l'ambiance actuelle, je n'ai pas
l'impression que ce soit* un choix
fait consciemment par les donateurs.
*je n'ai pas le sentiment que ce soit...
Voyez-vous un risque dans cette situation ?
Nous sommes financés à 85 % en France, et à 80 % à
l'international, par des donateurs privés individuels. Nous sommes une
exception dans notre milieu. Mais nous parvenons à l'être parce que
nous avons des politiques strictes. Nous ne voulons pas perdre cela.
Nous préférons nous exposer à des critiques plutôt que de devoir
expliquer aux donateurs, dans quelques mois, que nous ne sommes pas
capables de tenir nos engagements. Visiblement, ça déclenche*
une polémique. J'en conclus que**
l'honnêteté pose problème. Ma peur, c'est que si l'on prend
l'habitude d'abuser de***
l'émotion dans ces événements-là, la base permanente de notre soutien
va disparaître.
*déclencher: provoquer
**conclure quelque chose de (from) quelque chose:
exprimer une conclusion
En plus, dans les catastrophes naturelles, il y a beaucoup
d'idées fausses : non, les populations touchées ne sont pas incapables
de réaction ; non, ce ne sont pas les secours venus de l'étranger qui
sauvent les gens en danger immédiat - 80 % des personnes sauvées dans
les catastrophes naturelles le sont par des proches, des voisins ;
non, les cadavres, dans ces catastrophes, ne transmettent pas
d'épidémies.
A quoi doit maintenant servir en priorité l'aide internationale ?
Elle va être très importante pour permettre aux gens de retrouver
une maison, une source de revenus*
dans l'immédiate post-urgence. Mais ce n'est pas cette aide venue de
l'étranger qui sauve les gens coincés sous un éboulis**
ou en train de se noyer***.
Certaines grandes catastrophes provoquent des états d'agitation
psychologique collectifs qui font perdre la réalité de vue. Et j'ai
l'impression que la semaine dernière il y avait un peu de cela. Il
faut maintenant retomber les pieds sur terre, construire le travail
précisément, remettre de la réalité dans la situation.
*une source de revenu: un travail, un moyen
de gagner sa vie
**un éboulis: quelque chose qui s'écroule, qui tombe
***se noyer: mourir dans l'eau |